À l’occasion de la commémoration du 54e anniversaire du génocide des Hutus de 1972, organisée à Toronto, l’ancien officier et écrivain Berchmans Nijimbere a livré un témoignage détaillé et poignant sur le déroulement des massacres dans les établissements scolaires au Burundi. Son intervention s’appuie notamment sur son ouvrage L’école normale de Kiremba, qui documente les violences vécues dans son propre lycée.

Un génocide planifié visant les élites Hutu
Selon Nijimbere, le génocide de 1972 ne relève pas d’une dérive spontanée mais d’un plan structuré, visant spécifiquement les Hutus, en particulier les élites en formation. Il évoque un projet attribué à l’ancien ministre Artemon Simbananiye, reposant sur l’identification préalable des victimes à travers des listes.
Le déclenchement des violences, le 29 avril 1972, est rapidement suivi d’une mobilisation militaire et d’une communication officielle relayée notamment dans les églises et par la radio, présentant les Hutus comme une menace. Dès le lendemain, des arrestations ciblées commencent.
Les écoles au cœur du dispositif de répression
Le témoignage met en lumière un mode opératoire récurrent dans les écoles :
– Élaboration de listes de Hutus, souvent par des élèves Tutsi
– Intervention de militaires, parfois de nuit
– Rassemblement des élèves, puis sélection des victimes
– Arrestations suivies d’exécutions
Dans plusieurs établissements publics, comme le lycée de Bujumbura ou l’école technique de Kamenge, des dizaines d’élèves sont arrêtés puis exécutés après avoir été entassés dans des camions.
À l’école d’économie de l’État, des élèves tentent de résister en lançant des pierres, sans succès. Ailleurs, comme à Gitega, des accusations fabriquées servent de prétexte aux arrestations. Des élèves en fuite sont systématiquement traqués et tués.

Violences extrêmes et humiliations
Dans certaines écoles, les violences prennent une dimension particulièrement brutale. À l’école d’infirmières de Gitega, des élèves tutsis auraient placé des couteaux sous les oreillers de leurs camarades hutus pour justifier leur arrestation. Les survivantes témoignent de mauvais traitements, de privations et d’humiliations systématiques.
Le récit inclut aussi des cas d’enfants traumatisés, comme à l’école primaire de Mutangaro, où des élèves assistent à l’arrestation de leurs enseignants. Certains enfants eux‑mêmes auraient été arrêtés, placés dans des sacs et emmenés vers une destination inconnue.
Le rôle contrasté des institutions religieuses
Nijimbere souligne des différences notables selon les types d’écoles :
Dans plusieurs écoles catholiques, des directeurs, notamment des missionnaires, s’opposent aux militaires et parviennent parfois à protéger leurs élèves. À Bujumbura, au Collège du Saint-Esprit, la menace de fermeture de l’établissement empêche toute arrestation. Toutefois, certaines écoles catholiques n’échappent pas aux massacres, comme à Ngozi ou Muyinga
À l’inverse, dans certaines écoles protestantes, les arrestations et exécutions se déroulent sans entrave, souvent après des tentatives de fuite des élèves. Kiremba : un cas emblématique
Le cœur du témoignage porte sur l’école normale de Kiremba, où Nijimbere était élève. Il décrit une montée progressive des tensions dès 1969, avec des signes avant‑courriers ignorés.
Les arrestations commencent en mai 1972 :
Le 20 mai, des élèves sont sélectionnés en classe sur la base ethnique et emmenés.
Le 23 mai, une nouvelle rafle vise des dizaines d’élèves
Les militaires procèdent à une sélection directe, parfois sur des critères physiques. Les élèves arrêtés sont entassés dans des camions, forcés de se coucher, puis emmenés vers leur exécution.
Nijimbere relate un épisode marquant : au moment du départ, certains élèves chantent des cantiques religieux. Au total, 125 élèves de Kiremba seront tués, dont deux jeunes filles.
Une logique d’élimination des futurs cadres
En conclusion, Nijimbere cite un observateur étranger présent au Burundi à l’époque : les Hutus étaient ciblés non pour leurs actes, mais pour ce qu’ils représentaient potentiellement, notamment en tant qu’élites en devenir.
Ce témoignage renforce une lecture désormais largement documentée du génocide de 1972 : une campagne systématique visant à éliminer une partie instruite de la population hutu, afin de consolider le pouvoir en place.
Vous pouvez suivre la vidéo de son témoignage sur ce lien: https://www.youtube.com/watch?v=oQsGtUjHav8&t=439s
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Journaliste indépendant, manager d’AfriCanada Strteam et UviraOnline