
C’est un tournant judiciaire et mémoriel sans précédent dans les relations entre la Belgique et son ancienne colonie. Ce mardi 17 mars 2026, la chambre du conseil du tribunal de première instance de Bruxelles a ordonné le renvoi en procès correctionnel d’Étienne Davignon, 93 ans, pour sa participation présumée à des “crimes de guerre” dans l’assassinat de Patrice Lumumba, le premier Premier ministre du Congo indépendant, tué le 17 janvier 1961.
Plus de six décennies après la disparition de cette icône de l’indépendance africaine, la justice belge a décidé de briser un long silence. La décision, rendue à l’issue d’une audience à huis clos au palais de justice de Bruxelles, vise l’un des derniers témoins directs de l’époque, un ancien diplomate devenu par la suite un puissant commissaire européen. L’accusé dispose de deux semaines pour faire appel de cette ordonnance de renvoi . Si le procès se tient, il pourrait débuter en janvier 2027 .
Un Dernier Témoin dans le Collimateur de la Justice
Étienne Davignon est aujourd’hui le dernier survivant des dix personnalités belges visées par la plainte déposée en 2011 par les enfants de Patrice Lumumba . À l’époque des faits, il n’était qu’un jeune attaché diplomatique stagiaire au ministère belge des Affaires étrangères. Pourtant, selon l’accusation, son rôle et celui d’autres diplomates et hauts fonctionnaires auraient été loin d’être anodins dans l’engrenage qui a mené à l’assassinat.
L’ancien diplomate est poursuivi pour participation à des crimes de guerre de cette époque plus précisément, la chambre du conseil a retenu contre lui trois chefs d’accusation à savoir
La détention et le transfert illicites de Patrice Lumumba, considéré comme une personne protégée lors d’un conflit armé.
La privation du droit à un procès équitable pour le prisonnier ainsi que les traitements inhumains et dégradants qui lui ont été infligés.
Ces qualifications juridiques, fondées sur le droit international et le droit belge, visent à établir la responsabilité pénale de l’État belge et de ses représentants, au-delà de la simple “responsabilité morale” reconnue par une commission parlementaire belge en 2001 .
“Enfin la Belgique regarde son histoire en face”
La décision a été accueillie avec une intense émotion par les descendants de Patrice Lumumba. Plusieurs membres de la famille, devenus parties civiles, étaient présents à l’audience. À la sortie, le petit-fils de l’ancien dirigeant, Mehdi Lumumba, a déclaré “Enfin la Belgique regarde son histoire en face” .
Pour les avocats de la famille, cette ordonnance de renvoi est une victoire majeure dans un combat judiciaire entamé il y a quinze ans. Me Christophe Marchand, qui représente la famille depuis 2011, a qualifié cette étape de victoire gigantesque, soulignant la complexité pour un État de juger ses propres crimes coloniaux .
Son consœur, Me Jeosheba Bennett, a insisté sur la portée historique de ce jour à l’ère de l’impunité pour les crimes coloniaux doit cesser. On arrive dans une nouvelle ère où l’on va pouvoir parler de réparation, de vérité et de justice. Me Bénédicte Mbangala a rappelé qu’il n’existe encore aucune jurisprudence en Belgique en la matière et que ce renvoi devant une juridiction correctionnelle est déjà énorme .
De son côté, la défense d’Étienne Davignon est restée silencieuse à l’issue de l’audience, l’avocat de l’ancien diplomate ayant refusé tout commentaire . Son client a toujours nié toute implication de la Belgique dans l’assassinat et conteste les faits .
Un Assassinat qui a Marqué l’Histoire de la Décolonisation
Patrice Lumumba, premier Premier ministre du Congo démocratiquement élu après l’indépendance de juin 1960, n’est resté au pouvoir que quelques mois. Rapidement renversé dans un contexte de guerre froide et de sécession de la riche province du Katanga, il a été capturé, transféré dans des conditions brutales et exécuté par des séparatistes katangais le 17 janvier 1961, en présence de mercenaires belges .
Son corps, pour qu’il ne reste aucune trace, a été dissous dans de l’acide sulfurique, un symbole de la volonté d’effacement de l’homme et de son combat . Une dent, seul reste connu de la dépouille, avait été restituée à la famille lors d’une cérémonie officielle en 2022, au cours de laquelle le Premier ministre belge de l’époque, Alexander De Croo, avait réitéré les “excuses” de son gouvernement pour sa responsabilité morale.
Une Décision Susceptible d’Appel aux Lourdes Implications
Si Étienne Davignon ou son conseil décident de faire appel, l’affaire sera renvoyée devant la chambre des mises en accusation, ce qui reporterait l’échéance d’un éventuel procès . À 93 ans, l’état de santé de l’ancien diplomate pourrait également soulever des questions sur la tenue effective des audiences .
Néanmoins, la décision de ce mardi 17 mars 2026 est déjà perçue comme un séisme politique et judiciaire. Pour la première fois, un tribunal pénal d’une ancienne puissance coloniale pourrait examiner au fond la responsabilité alléguée de ses représentants dans l’assassinat d’un leader de l’indépendance africaine. Ce procès, s’il a lieu, dépasserait le simple cadre individuel pour devenir un moment-clé dans le travail de mémoire et de justice entre l’Europe et l’Afrique, confrontant la Belgique à l’héritage le plus brûlant de son passé colonial.
TOYI MIREFU Théodore