
Une dynamique inédite est en train de modifier le rapport de force dans l’Est de la République démocratique du Congo. Alors que la rébellion de l’Alliance Fleuve Congo/Mouvement du 23 Mars (AFC/M23) conserve une capacité opérationnelle importante, les Forces armées de la RDC (FARDC) ont annoncé le 8 avril 2026 que 263 combattants de cette coalition, dont quatre officiers, se sont volontairement rendus entre février et mars.
Cet événement s’inscrit dans un contexte de fragilisation interne du mouvement et d’une montée en puissance des opérations militaires congolaises. Les redditions, qui se multiplient dans plusieurs territoires du Nord-Kivu (Lubero, Rutshuru, Masisi) et du Sud-Kivu (Kalehe), pourraient constituer un tournant dans un conflit qui ensanglante la région depuis des années.
Des redditions qui traduisent des fractures profondes
Derrière ces départs volontaires, plusieurs analyses et rapports indépendants pointent une crise de cohésion aiguë au sein de la coalition. Un rapport publié en avril 2026 par le Congo Research Group (CRG) et le Center on International Cooperation (CIC) de l’Université de New York met en lumière trois lignes de fracture principales.
La plus visible d’entre elles est la tension entre l’aile militaire et la structure politique. D’un côté, le coordinateur politique, Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale, affiche une ambition nationale de renverser le gouvernement de Kinshasa. De l’autre, le commandement militaire, emmené par le général Sultani Makenga, privilégie une logique de contrôle territorial local et de consolidation des positions acquises.
Un épisode récent illustre cette rivalité : lors d’une visite de l’ancien président Joseph Kabila à Goma en mai 2025, le général Makenga aurait été désarmé par les gardes de ce dernier et contraint d’attendre plusieurs heures, un incident perçu comme un affront et un signe de l’affaiblissement de son autorité. À ces divergences s’ajoutent des rivalités personnelles, notamment entre le général Makenga et le général Baudouin Ngaruye, qui se disputent le contrôle des recettes douanières, une compétition qui s’étend jusqu’à leurs épouses respectives. Cette incertitude stratégique pèse lourdement sur le moral des troupes, qui peinent à identifier clairement les objectifs finaux de leur engagement.
Une pression militaire et diplomatique accrue
Parallèlement à ces fragilités internes, les FARDC ont intensifié leur pression sur le terrain. L’armée congolaise, appuyée par la MONUSCO, a mené des raids aériens sur les bases rebelles du Nord-Kivu. Le recours aux drones offensifs s’est également intensifié de part et d’autre, et les FARDC ont infligé des pertes significatives à la rébellion. La destruction d’un hélicoptère de l’armée rwandaise dans le Sud-Kivu début avril, présenté comme un appui aux forces engagées dans la zone, illustre la montée des tensions.
Sur le plan diplomatique, la pression s’est également accrue avec les sanctions américaines imposées le 2 mars 2026 au Rwanda et à quatre de ses hauts commandants pour leur soutien présumé à la rébellion. Parallèlement, le processus de paix de Doha se poursuit, et les négociations doivent reprendre en Suisse en avril 2026.
Le DDR comme perspective, mais des défis persistent
Pour les autorités congolaises, ces redditions représentent une opportunité pour renforcer les programmes de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR). À Mikenge, dans le Sud-Kivu, 13 combattants (dont des mineurs âgés de 14 à 16 ans) se sont rendus aux FARDC le 5 avril. Le commandant du secteur opérationnel Sukola 2 a appelé les autres combattants à suivre cet exemple, en leur garantissant un traitement conforme au droit international. Ces gestes successifs sont perçus comme un signal encourageant dans une région marquée par des décennies de conflits.
Malgré ces signes encourageants, la situation reste précaire. Le mouvement conserve une capacité opérationnelle dans plusieurs zones de l’Est. L’armée congolaise a confirmé que les combattants rendus sont en sécurité, mais la rébellion continue de recruter de force des civils dans les territoires sous son contrôle. La Haute-Représentante de l’ONU a alerté le Conseil de sécurité sur la situation « extrêmement tendue » et l’utilisation croissante de technologies de guerre sophistiquées.
Ces défections en série pourraient néanmoins, à moyen terme, affecter la cohésion et l’efficacité de l’AFC/M23 sur le terrain. Comme l’a déclaré un officier des FARDC, « le commandement continue d’appeler les autres à venir se rendre. Ils seront bien accueillis ».