
Depuis la prise de Goma et Bukavu, le M23 contrôle des territoires immenses et alignerait près de 38 000 hommes. Mais, selon un récent rapport du Groupe d’Étude sur le Congo (GEC) , derrière cette vitrine de force, le mouvement est traversé de fissures profondes : rivalités internes, objectifs divergents avec son parrain rwandais, et une administration fragile.
C’est une métamorphose spectaculaire. En quatre ans, le M23 est passé d’une poignée d’hommes recroquevillés sur les pentes du Mont Sabyinyo à une rébellion capable de conquérir les deux plus grandes villes de l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). D’après le Groupe d’Étude sur le Congo (GEC) et le Centre de coopération internationale (CIC) de l’Université de New York, le mouvement se trouve aujourd’hui à un tournant décisif.
Des débuts modestes à l’expansion fulgurante
Après leur défaite militaire de 2013, les rebelles du M23 se sont fracturés. Une faction se réfugie au Rwanda, l’autre en Ouganda. Pendant des années, plus rien. Ce n’est qu’en 2017 que le chef militaire Sultani Makenga quitte discrètement l’Ouganda pour s’installer sur le territoire congolais, avec seulement 324 hommes et cinq canons, selon un document interne du M23 cité par le rapport. Un départ facilité par de hauts gradés ougandais, mais sans plan de reprise des hostilités.
Fin 2021, la donne change. L’armée ougandaise, autorisée par Kinshasa à se déployer en Ituri, inquiète Kigali. Craignant une déstabilisation par le nord, le Rwanda actionne ses pions. Le M23 bénéficie alors « d’un afflux significatif de recrues et d’un soutien extérieur renouvelé », relate le GEC. Les désertions massives dans les camps ougandais et les recrutements dans les camps de réfugiés tutsis au Rwanda gonflent les rangs.
Avec l’appui militaire rwandais – coordonné par un officier nommé « Santos » – le M23 s’empare de la ville frontière de Bunagana en juin 2022. L’engrenage est enclenché. En moins de deux ans, la rébellion double sa zone de contrôle, occupant une grande partie du Rutshuru (fin 2023) puis du Masisi (fin 2024). En janvier et février 2025, Goma et Bukavu tombent.
Une force de 38 000 hommes… mais fragile
L’ONU estimait le nombre de combattants du M23 à 200 en 2021. Début 2025, au moins 5 000 étaient déployés, et la rébellion affirme avoir formé 16 000 « commandos » supplémentaires, dont d’anciens soldats FARDC capturés. En février 2026, 7 500 autres auraient achevé leur formation. Certains diplomates cités par le GEC évoquent même un total (combattants, police, milices locales) de 38 000 hommes.
Mais cette puissance numérique cache une réalité plus sombre. « La majeure partie des troupes du M23 est peu entraînée et son moral est bas », souligne le rapport. Les experts de l’ONU notent un « taux élevé de désertions » et des difficultés à « consolider la loyauté » de nouvelles recrues, souvent enrôlées de force.
Tensions avec Kigali : un allié encombrant
Si la coopération militaire entre le M23 et le Rwanda reste étroite – Kigali ayant « le dernier mot en matière de stratégie et de déploiement » – les relations sont tendues. D’après le GEC, Sultani Makenga a été arrêté au moins une fois par les autorités rwandaises, qui le jugent « insubordonné et récalcitrant ». De nombreux officiers rwandais auraient envisagé de le remplacer, sans trouver de successeur acceptable.
Le principal point de discorde porte sur l’issue du conflit. En 2013, Kigali avait laissé le M23 s’effondrer. Aujourd’hui, alors que la pression internationale s’accentue sur le Rwanda pour qu’il parvienne à un accord, les dirigeants rebelles craignent une nouvelle trahison. « Il serait erroné de confondre les intérêts du M23 avec ceux du Rwanda », avertit le rapport.
Rivalités internes et ambitions politiques divergentes
À l’intérieur même de la rébellion, les fissures se multiplient. Entre Sultani Makenga et Baudouin Ngaruye, commandant du secteur Nord, la concurrence est ouverte, y compris sur le contrôle lucratif des recettes douanières. Leurs épouses se disputeraient également ces revenus, selon les chercheurs du GEC.
Surtout, l’arrivée en décembre 2023 de l’Alliance fleuve Congo (AFC) de Corneille Nangaa, ancien président de la CENI sous Joseph Kabila, a brouillé les cartes. Officiellement, l’AFC vise à « redorer l’image » du M23 pour ne plus apparaître comme une simple rébellion tutsie soutenue par le Rwanda. Officieusement, les tensions sont vives. Nangaa se serait brouillé avec Makenga. Le premier claironne vouloir renverser Félix Tshisekedi ; le second, plus pragmatique, préfère consolider les territoires conquis.
Une administration parallèle et des revenus colossaux
Malgré ces dissensions, l’AFC/M23 accélère son emprise : remplacement des fonctionnaires, douaniers, magistrats, chefs coutumiers. En septembre 2025, le mouvement aurait saisi 45 sites miniers au Nord et Sud-Kivu. D’après un haut responsable du M23 cité par le GEC, les revenus mensuels s’élèvent à environ 10 millions de dollars. De son côté, le Rwanda a exporté pour 1,5 milliard de dollars d’or en 2024 (près du double de l’année précédente), malgré une production nationale stable – un trou béant qui interroge sur l’origine réelle du minerai.
Quel avenir ?
Pour le GEC, la rébellion entend s’installer durablement. Plus le temps passe, plus il sera difficile de revenir en arrière. Mais les défis sont immenses : conflits internes, tensions avec Kigali, revendications maximalistes (réforme de la gouvernance, démission du gouvernement, système fédéral) inacceptables pour Kinshasa.
« Tout accord de paix durable devra aborder plusieurs questions cruciales : le sort de plus de 80 000 réfugiés congolais installés au Rwanda depuis trente ans, la responsabilité pour les crimes commis, la réconciliation entre communautés divisées, et l’avenir des dirigeants et combattants du M23 », conclut le rapport.
Alors que de nouvelles négociations doivent s’ouvrir le 13 avril en Suisse, une certitude demeure : le sort du M23 dépend moins des rebelles eux-mêmes que des gouvernements de Kigali et de Kinshasa. Et si ces deux capitales ne parviennent pas à un compromis, sous la pression américaine ou non, les combats se poursuivront.
Avec Christophe Rigaud d’Afrikarabia (adapté)
Source : Groupe d’Étude sur le Congo (GEC) / Centre de coopération internationale (CIC) – Université de New York.