Joseph Kabila brise le silence : entre déni de la réalité et appel à l’insurrection

Depuis la fin de son mandat en 2019, l’ancien président Joseph Kabila se murant dans un silence quasi absolu. Il a choisi de le rompre ce 23 mars à Goma, au cœur de la crise qui secoue l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Reçu dans sa résidence personnelle, l’ex-chef de l’État (2001-2019) s’est livré à un exercice périlleux de se présenter en rassembleur tout en justifiant sa présence aux côtés de la rébellion AFC/M23, qu’il ne nomme pourtant jamais directement.

Un « président honoraire » au cœur de la tourmente

L’entretien s’ouvre sur une question quasi existentielle sur une frappe de drone ayant visé Goma le 11 mars dernier et ayant coûté la vie à une employée de l’UNICEF : visait-elle Joseph Kabila ? La réponse de l’ancien président est un condensé de sa stratégie discursive.

Il mêle le déni personnel à l’évocation de la souffrance collective. « On a toujours été visé », répond-il, avant de relativiser : était-ce lui ou « la population congolaise » ? Sans apporter de preuve, il entretient le flou sur son statut de cible, tout en posant les bases de son narratif : celui d’un homme persécuté par « le régime de Kinshasa ».

Cette posture de victime contraste avec la réalité juridique qu’il occupe. Condamné à mort par contumace pour son rôle présumé dans la rébellion, déchu de son immunité parlementaire, Kabila affiche une sérénité qui frôle le défi. En se présentant comme un interlocuteur incontournable « partout où je passe, les responsables de ces pays me voient comme l’ancien président Kabila », il tente de restaurer une légitimité que la justice congolaise et la majorité des partenaires internationaux lui refusent.

La « soudanisation » : un avertissement ou une menace ?

Le terme est fort et lourd de sens. En évoquant la « soudanisation » de la crise congolaise, Joseph Kabila établit un parallèle glaçant avec l’implosion du Soudan. S’il assure ne pas croire à une scission du pays, il liste méthodiquement « les ingrédients » qui y mèneraient selon lui : une « dictature », du « tribalisme » et une « absence de vision » à Kinshasa.

L’ancien président utilise le prisme de son propre passé comme une arme rhétorique imparable. Il se présente en « sage » de 2001 qui, face à une guerre aux multiples acteurs étrangers, a choisi « la paix » et « la réunification ». La comparaison est acérée : « On était peut-être très jeunes mais je pense qu’on était plus sages que la plupart des vieux d’aujourd’hui. » Le message est clair : Félix Tshisekedi et son gouvernement seraient des va-t-en-guerre incapables de reproduire l’exploit qu’il dit avoir accompli.

Le constitutionnaliste paradoxal

L’une des contradictions les plus saisissantes de cet entretien réside dans le rapport de Kabila à la Constitution. Alors que le débat sur sa révision ou son changement agite Kinshasa, il se drappe dans une posture de gardien sacré du texte de 2006. « Cette Constitution est sacrée », martèle-t-il, affirmant n’avoir jamais, lui-même, émis le souhait de la modifier.

L’histoire récente contredit pourtant cette affirmation. Sous son mandat, en 2015, des tentatives de révision avaient provoqué des manifestations d’ampleur réprimée dans le sang. En niant aujourd’hui avoir jamais évoqué le sujet, Joseph Kabila efface une partie de son héritage politique. Il utilise la Constitution comme un étendard contre son successeur, mais le fait depuis une région tenue par un mouvement rebelle qu’il ne condamne pas, et dont les objectifs incluent justement la chute du pouvoir légal à Kinshasa.

Une « mission » ambiguë à Goma

Interrogé sur sa présence à Goma, bastion de l’AFC/M23, Joseph Kabila élude la question politique pour se retrancher derrière un argument sentimental et légaliste : « Goma, c’est chez moi. » Il balaie d’un revers de main l’idée d’une collusion avec la rébellion, affirmant simplement « être en droit d’être en contact […] avec tous les Congolais ».

Pourtant, la suite de l’entretien dément cette posture de médiateur neutre. Lorsqu’il évoque l’avenir, le ton change. Il ne parle plus de dialogue, mais de « devoir » et de « mission ». Et là, il sort l’arme fatale : l’article 64 de la Constitution, qui justifie le soulèvement populaire contre un pouvoir jugé illégitime. « Il faut mettre fin à cette dictature, cette tyrannie », lance-t-il, en appelant à « mobiliser » et « sensibiliser » les Congolais.

En quelques phrases, Joseph Kabila passe du statut d’ancien chef d’État à la retraite à celui de figure d’opposition appelant, sinon à l’insurrection, du moins à la désobéissance civile massive. C’est une radicalisation de son discours qu’il justifie par l’échec des négociations.

Le Katanga et la tentation sécessionniste

L’intervieweur pousse le bouchon jusqu’à la question des tensions au Katanga (l’actuel Haut-Katanga), région d’origine de Kabila et poumon économique du pays. La réponse est à la fois prudente et incendiaire. L’ancien président tempère en rappelant que « les Katangais sont grands parce qu’il y a le Congo », mais il valide la montée d’une « colère » généralisée qui pourrait « surprendre » à Kinshasa comme dans d’autres provinces.

En légitimant cette colère, Joseph Kabila entretient le spectre d’une fragmentation qu’il dit pourtant redouter. Il ne s’en désolidarise pas ; il l’instrumentalise comme une conséquence inévitable des « erreurs » de Félix Tshisekedi.

La Belgique et l’avenir : une dernière pique

Enfin, l’entretien se clôt sur une mise en garde contre la Belgique, l’ex-puissance coloniale. Kabila l’accuse de « se disqualifier » par son soutien au régime actuel. Il lui enjoint de « se ressaisir », tout en saluant au passage les initiatives de la justice belge contre des citoyens belges impliqués dans les affaires congolaises. Une manière habile de rappeler à Bruxelles qu’elle a tout à perdre à ne pas composer avec toutes les forces politiques du pays, y compris la sienne.

Un entretien de rupture

Cet entretien marque un tournant dans la posture publique de Joseph Kabila. Il ne s’agit plus d’une simple critique du pouvoir en place, mais d’un véritable acte politique. En se posant à Goma, en évoquant l’article 64 et en théorisant la « soudanisation », l’ancien président sort de son rôle d’observateur pour endosser celui de catalyseur de l’opposition extra-parlementaire.

Pour Kinshasa, ces déclarations ne feront que renforcer la thèse selon laquelle Kabila est l’un des architectes cachés de la crise de l’Est. Pour ses partisans, il confirme qu’il se pose en recours ultime face à un régime qu’il juge illégitime. Dans une RDC fragmentée par la guerre et les tensions politiques, la parole libérée de Joseph Kabila ajoute une couche de complexité à une équation déjà explosive, en rendant un peu plus tangible le scénario de la « soudanisation » qu’il brandit comme un avertissement.

Mis en ligne par TM