Chronique: Dans la tête de Joseph Kabila 

Patrick Mbeko:
Auteur de plusieurs articles sur la géopolitique de l’Afrique centrale et intervient auprès de plusieurs médias sur des questions géostratégiques.

 « Je mourrai d’une balle dans la tête. » Tels sont les propos qu’aurait tenu Joseph Kabila, selon le journal « Le Monde ». Joseph Kabila est peut-être cinglé, mais il est loin d’être suicidaire. Le « raïs », comme l’appellent certains, est un homme rusé, un redoutable calculateur. Tous ses coups sont calculés. Il avance masqué, donnant parfois à ses adversaires et détracteurs l’impression qu’il est bête, qu’il ne voit ou ne comprend rien, alors qu’il voit et comprend tout. Les Congolais l’ont sous-estimé, pensant qu’il ne comprend ni ne peut rien de lui-même. Erreur. Après 15 ans à la tête d’un pays comme la RDC, on comprend bien des choses, on a une certaine maîtrise des affaires d’État, et on a en main des données que le commun des Congolais n’a pas. Souvenons-nous de ces propos du cinéaste belge Thierry Michel à propos du Maréchal Mobutu : « Mobutu a été l’otage des Américains et des Belges, c’est évident. Mais il s’est affranchi de cette tutelle. Il a joué les Américains contre les Belges, les Français contre les Américains, etc. Il a même joué les différents clans du pouvoir américains les uns contre les autres. »

Joseph Kabila n’a peut-être pas l’intelligence politique de Mobutu, mais il a beaucoup appris en ces 15 années à la tête de la République à démocratiser du Congo. À la différence du Maréchal, il ne se laisse pas berner par tous ces gens qui l’entourent et le flattent. Il est conscient que ceux qui ont trahi Mobutu hier, et qui sont désormais avec lui, n’hésiteraient pas à le trahir si l’occasion se présentait. Il les manipule, mais garde un œil grandement ouvert sur eux. Il fait semblant de regarder ailleurs, alors qu’il scrute à la loupe tout ce qu’ils font. Ce que n’a pas fait le Maréchal Mobutu, qui s’amusait à monter ses collaborateurs, les uns contre les autres, sans garder un œil attentif sur chacun d’entre eux. Résultat : il n’a rien vu venir lorsque ceux-ci ont décidé de le trahir quand son pouvoir vacillait. Joseph, lui, ne divise pas seulement pour régner; il divise aussi pour s’éviter des « ennuis » dans son propre camp. Il sait que ses ennemis ne sont pas que du côté de l’opposition; nombreux sont surtout avec lui. Vu l’état médiocre de l’opposition, il semble, contrairement à ce que l’on peut penser, avoir concentré son attention sur son entourage immédiat. Qui le poignardera le premier pour lui succéder ? Sachant qu’il est entouré des requins, Joseph se garde d’exposer toutes ses cartes. Durant les négociations, qui ont conduit à la signature de l’accord de la Saint-Sylvestre, on l’a vu désavouer ses émissaires ─ qui voulaient rompre les pourparlers ─ et imposer la poursuite des négociations avec l’opposition pour arriver à cet accord qui lui a permis de «glisser »… 


Après avoir déstabilisé et divisé l’opposition, et réussi à faire accepter le fait que les élections se tiennent en décembre 2018, Joseph Kabila mise désormais sur la stratégie de l’usure. Il sait que les opposants congolais n’ont aucune vision et ne sont guidés par aucune idéologie. Il suffit de les déstabiliser un peu plus, quitte à les réduire à néant, pour passer aux yeux de ses anciens maîtres qui veulent sa peau comme la seule alternative à lui-même. Ne lui demande-t-on pas de proposer un nom?

Quand j’observe ce monsieur, je ne vois pas un fou ou un illuminé, et encore un kamikaze. Mais bien un adepte de Machiavel pour qui la fin justifie les moyens, quitte à faire croire au monde qu’il est assez suicidaire pour accepter de recevoir une balle dans le crâne. 

Ce n’est donc pas en marchant qu’on peut battre un tel individu. Il faut ruser, encore et encore; avancer sans avancer, faire semblant de l’attaquer à gauche en lui faisant subtilement croire que vous apparaîtrez à droite (il est habitué à ruser, donc…), alors que vous êtes déjà derrière lui. Bref, appliquez ce conseil du grand stratège militaire chinois Sun Tzu: « Celui qui pousse l’ennemi à se déplacer en lui faisant miroiter une opportunité s’assure la supériorité. »

Je bois mon lait nsambarisé…